• Une mère juive
Une mère juive

Une mère juive

Berlin, fin des années 1920. Martha Wolg, une jeune veuve juive, vit dans les faubourgs, au milieu des jardins ouvriers et des lotissements tristes. Un soir, sa fille Ursa disparaît. Le lendemain, elle retrouve son corps inanimé dans un terrain vague : l'enfant a été violée. Quelques jours plus tard, à l'hôpital, incapable de supporter la vision de ce corps terrorisé et prostré, Martha empoisonne Ursa. Puis, pour survivre aux souvenirs et surmonter l'immonde, elle va chercher à venger son enfant. «Gertrud Kolmar dresse le portrait d'une époque à travers celui d'une femme désespérée. Une fable d'une lucidité tragique qui résonne comme un prélude à la folie meurtrière du régime nazi.» Daniel Morvan, Ouest France Gertrud Chodziesner (1894-1943) est issue d'une famille de la grande bourgeoisie juive. Son cousin Walter Benjamin reconnaissait en elle une soeur de coeur. Durant la Première Guerre mondiale, elle travaille au service de la censure du courrier des prisonniers de guerre. Son premier recueil de poèmes paraît en 1917 sous le pseudonyme de Gertrud Kolmar. Après la mort de sa mère en 1930, elle écrit La Mère juive. Ses soeurs et ses frères, émigrés à l'étranger, tentent de lui faire quitter l'Allemagne. Mais elle refuse d'abandonner son père au régime nazi. Elle le soutient jusqu'à sa déportation en septembre 1942. Elle-même est envoyée à Auschwitz en février 1943. Extrait du livre : Le dix-neuf août au soir. C'était déjà un temps d'automne. Les arbres rabougris des rues jaunissaient et frissonnaient. La tempête courait, tel un grand échassier qui passe de toute la puissance de ses ailes noires, et elle soufflait ses ondées entre les rangées des vieilles maisons crasseuses. Le pavé brillait. Tout ruisselant, jaillissant d'éclaboussures, le tramway grondait dans la montée. Longeait la gare en briques rouge sombre et couverte de suie. Traversait le pont dont le garde-fou attirait le regard vers le fond de la tranchée qui grouillait, un peu plus loin, de rails fuyants et entortillés comme dans une fosse à serpents. Les maisons maussades restaient en arrière. Puis la forteresse de l'hôpital défila à droite de la voiture, imposante au bord de la chaussée, avec ses remparts rougeâtres et ses portes de fer, ses tourelles et ses murs cuirassés de vigne vierge, son cadran aux chiffres dorés au-dessus du porche principal. Sur la gauche prenaient fin les derniers jardins du quartier résidentiel, anciens jardins franconiens avec leurs buissons et leurs arbres sauvages, leurs bâtisses aux toits plats, ornées de colonnes qui mimaient le Sud et l'Italie ; d'autres étaient dans le style des châteaux écossais, avec pignons en gradins et créneaux. Sur une pelouse à l'abandon luisait une haute tige de roses jaune safran dont beaucoup ployaient sous le poids des gouttes. Maintenant que le tram s'éloignait de l'hôpital, c'était un monde de jardins ouvriers et de cabanons qui surgissait, le monde de la banlieue avec ses écriteaux : «Colonie du dimanche heureux», «Vert des champs». Entre les divers lotissements s'ouvraient des voies désertes, couvertes de maigres fleurs des champs et à peine ombragées de petits conifères à la cime épaisse qui, sous un ciel bleu, auraient pu passer pour des pins de Campanie, mais, balayés par le vent et sous ces nuages sombres, ils ne parlaient que du nord-ouest de Charlottenburg. Au-dessus de la porte ouverte d'une clôture en fil de fer courait une inscription : «Chez Rosskaempfer». Là, un sentier de terre battue traversait une herbe clairsemée, sous des bouleaux décharnés, et conduisait jusqu'au bistrot blanc sale, délabré et misérable, tout au bout du terrain. Voir la suite

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