• Comme un passant
Comme un passant

Comme un passant

Une femme vient passer vingt-quatre heures à La Rochelle. C'est un 24 octobre. Elle est tout oeil, tout ouïe, toute mémo ire. Elle relie mille choses apparemment étrangères les unes aux autres : Richelieu, un clochard, un éditeur, le bégonia, des passants, un serveur agile, un logis affligeant, Chassériau, une rue commerçante, un hôtel tristounet, une enfant gracieuse, un caissier qui s'ennuie... Les petites choses ont autant d'importance que les grandes, et d'ailleurs qu'est-ce qui est petit, qu'est-ce qui est grand ? L'humeur et l'amour donnent sens à tout. Béatrice, mais est-ce bien son nom ? décline les heures selon des sensations aussi mouvantes que la lumière et fait d'une navigation un peu ivre dans la ville un collier de notations que traverse la clarinette d'Acker Bilk. La vie swingue, le livre aussi. Le soir, la passagère reprend le train pour Bordeaux. Dans le train, un homme. Claire Fourier choisit à nouveau un thème qui n'a l'air de rien. Avec un regard d'entomologiste et une aiguille de dentellière elle analyse et tisse le fil d'une journée somme toute banale pour en extraire, de façon inattendue, les essences secrètes. Bernard Noël écrit dans sa lettre : «C'est un goût traversant une ville. Étrange sensation d'ouïes sans cesse puisant et transformant et associant. On est dans une respiration, on touche la substance d'une vie.» Claire Fourier est née à la pointe du Finistère-Nord. Elle vit à Paris et à Carnac. Elle a publié des romans, des récits, des poèmes, un journal, une quinzaine de livres dont la plupart n'entrent dans aucune catégorie définie. Extrait du livre : Au lever du jour Assise sur le banc de pierre qui longe le chenal au-delà des tours de la Chaîne et de Saint-Nicolas qu'a rendues célèbres le siège de La Rochelle par Richelieu en 1627, elle se revoit assise sur le banc de bois de l'école primaire, au petit jour aussi, penchée sur son livre d'Histoire et captive d'une image. Quelle image ! Richelieu. Armure en écailles de métal vert d'eau tirant sur le noir, par-dessus la robe rouge relevée en larges plis qui dégagent les cuissardes ; courte pèlerine rouge rejetée dans le dos où, flottant au vent, elle se profile comme une aile de feu ; épée au fourreau. Dans le port fortifié, le cardinal observe, derrière les poutres de bois hérissées tels des canons sur la digue bâtie pour vaincre le «nid de guêpes» des Protestants, les manoeuvres des bâtiments de guerre. Stratège réso­lu. Campé sur la jambe gauche, jambe droite détendue mais déjà orientée vers le pas suivant. Silhouette élan­cée, quoique posée. Franc contraste avec l'agitation alentour. La mer de jade heurte en giclant le quai. Secouées par la fureur ambiante, les vagues pâles montent à l'as­saut - assiègent l'assiégeant. On dirait qu'avec les moyens du bord la mer décoche, en guise de coups, ses précaires embruns au pied de l'Éminence rouge, qui n'en a cure. De la couleur du bois mouillé, la botte du cardinal semble prolonger une poutre épointée, à la fois l'enraciner dans la digue et l'élancer dans les nues. La barbe et la moustache effilées ajoutent à cet effet. À l'arrière-plan, un vaisseau a pris feu. La fumée blanche dégagée par les flammes contraste avec l'atmosphère humide qui suinte, au premier plan, des pavés trempés et luisants dont on se demande s'ils sont en pierre ou en bois comme les fortifications. Ce glacis reflète un ciel plombé où la scène paraît enclose, fondue au métal des nuées. Voir la suite

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  • Rocher J.p. Eds